THEA SCHUSTER

En août 1992, j’ai rencontré Théa Schuster au Domaine des Fougères à Mirmande dans la Drôme. J’y ai fait plusieurs séjours pour des stages, des entretiens personnels et de l’intendance jusqu’à la fermeture et la vente du domaine.

Après quelques années de silence, j’ai repris contact avec Théa. Si pendant ce temps, beaucoup de changements sont intervenus dans nos vies, la qualité de nos échanges reste intacte et les sentiments que j’éprouve pour Théa sont empreints de respect et d’une profonde gratitude.

 

En 2010, Théa m’a remis un carton contenant une partie de ses écrits avec la permission de les publier si je le souhaitais. En effet, j’ai toujours apprécié les écrits de Théa, sa façon très personnelle de partager sa vision du monde enrichie par sa proximité avec les enseignements de KG Durkheim et C. Jung. Aujourd’hui, je suis très heureuse de partager avec vous ce cadeau qu’elle m’a fait en publiant sur mon site ces textes qui continuent à m’inspirer.

Le 11Novembre 2017, Théa est décédée.

TEXTE 1: HOMMAGE à KARLFRIED GRAF DURCKHEIM

Le 28 Décembre 1988, un grand cœur s’est arrêté de battre : celui de  Karlfried Graf Dürckheim : Il était né le 24 Octobre 1896 en Bavière.

Je ne souhaite pas relater ici « l’homme, sa vie, son œuvre… ». D’autres le feront à ma place, mieux.

J’aimerais plutôt me laisser flotter sur les brumes de mes souvenirs de ma vie à « Rütte ».

La première rencontre sur l’unique chemin qui traverse le petit village, un homme, la soixantaine, très droit, qui prend ma main dans les siennes très chaudes, qui me regarde avec ses yeux bleus, une couleur intense et en même temps transparente ; un regard devant lequel je me sens immédiatement nue malgré mes multiples pulls, un regard dérangeant et bienveillant à la fois. Il me fait peur, cet homme : s’il allait découvrir dans un pli de mon âme un secret sombre et caché, inavouable, même à moi-même ? Il me sourit : « Tu t’appelles comment ? » Je réponds en dévoilant mon nom d’antan : « Tom ». « Et voilà la belle amazone parmi nous. Au revoir… et à bientôt ! »

Je ne savais pas encore que j’allais voir cet homme pendant 26 ans. Nos rencontres furent de temps à autre houleuses-  « Tom, écoute parfois un homme qui a plus d’expériences que toi !... Si tu ne dis pas Oui à la vie , personne ne pourra quelque chose pour toi, etc.» Mais aussi –et surtout- remplie de tendresse : « Karlfried, si j’avais 20 ans de plus, est-ce que tu m’épouserais ? ». (J’avais 19 ans.). Petit sourire moqueur, et la réponse très diplomate : « Tom, si j’avais 20 de moins, évidemment, je t’épouserais. » J’étais contente. Dix ans plus tard, j’épousais quelqu’un d’autre. J’ai eu deux enfants. Karlfried vieillissait.

Il adorait les gâteaux. Pour cause de régime, il en était privé. Il contournait la vigilance de son entourage en demandant à la cuisine : « Tom aimerait bien un café et des gâteaux », et ce, chaque fois que nous nous voyions. Dès que le plateau était devant moi, nous nous partagions les gâteaux, reliés par une complicité d’enfants qui savourent le butin surtout parce qu’il est interdit.

Ce ne sont que quelques anecdotes du temps où j’étais comme « un cheval sauvage » selon Dürckheim, à moitié amusé, à moitié agacé.

Il m’a domptée d’une main ferme mais jamais injuste, me laissant la liberté indispensable de ma propre pensée.

Un jour, j’étais inquiète à propose de cette liberté, de ma recherche très personnelle. Je lui disais : « Au fond, je ne suis pas une de tes véritables disciples. Je ne pense pas comme toi,… enfin, pas toujours. »

Il me répondait très calmement : « Je sais depuis le début que tu es un tourbillon très individuel, mais ton besoin et ta soif de véracité et d’authenticité feront que nous serons toujours très proches l’un de l’autre. »

Il disait vrai. Il m’est resté proche, même au-delà de sa mort. Sa présence m’accompagne chaque jour, et je sens sa main ferme et bienveillante.                                                                                                                                                             Théa Schuster

 

TEXTE 2: COMMENT DIRE  « OUI À LA VIE »?

 

QUAND À L’INTERIEUR DE SOI HURLE LE « NON »

CE CRI GRINÇANT ET STRIDENT QUI CRISSE TEL UN VENT D’HIVER DANS LES BRANCHES NUES DE L’ ÂME.

COMMENT  S’ACCEPTER SANS JUGEMENT QUAND ON AVANCE PÉNIBLEMENT LE PAS LOURD SOUS LE FARDEAU DU JUGEMENT LE LONG DE SON CHEMIN DU QUOTIDIEN ?

COMMENT S’AIMER QUAND DANS SON CŒUR BRÛLE UNE FLAMME DE HAINE, DE MÉPRIS ET DE DÉDAIN ENVERS SOI- MÊME ?

OUI,  COMMENT ?

QUEL PONT POURRAIT SE JETER AU- DESSUS DE L’ABÎME QUI SÉPARE LES MOTS BIENVEILLANTS ET BIEN INTENTIONNÉS DE LA RÉALITE VÉCUE ?

 LE MIRACLE ? LA GRÂCE ? LA PRIÈRE ?

MAIS QUI CROIT AU MIRACLE À LA GRÂCE ET À LA FORCE INCANDESCENDANTE DE LA PRIÈRE ?

A CETTE PRIÈRE PRIMITIVE ARCHAÏQUE SURGIE DE LA NUIT DES TEMPS VIERGE DE TOUTE MANIPULATION PAR DES THÉOLOGIENS.

UNE PRIÈRE QUI EST ÉGALEMENT UN CRI, FORT ET VIOLENT TEL LE VENT DU PRINTEMPS, LE VENT DE L’ ESPOIR

« QUI QUE TU SOIS, DIEU, ANGE, BOUDDHA OU MÈRE DE COMPASSION, AIDE MOI LÀ, OÚ JE NE PEUX RIEN ! »

ET L’AIDE VIENT.

DOUCE CARESSANTE EFFLEURANT NOS TEMPES BRÛLANTES DE SES DOIGT FRAIS TELLE UNE LÉGÈRE BRISE D’ÉTÉ.                                                       

Texte 3: Vie, Mort et Renaissance

 

Tout événement de notre vie qui met fin à une situation connue nous confronte à la mort.

Les réalités, aussi différentes que la fin d’une époque de vie, du temps des bonheurs et malheurs d’une relation, la perte d’un être cher, une maladie, un accident ou simplement quand les enfants quittent la maison : toutes sont de véritables expériences de mort.

Dans un premier temps, nous sommes abasourdis, ne comprenant pas que cela ait pu nous arriver, pendant que la terre continue à tourner comme si rien n’était.

Puis le cadran de la souffrance nous étouffe, nous laissant seul dans le terrible face à face avec l’inacceptable, que personne ne partage et peut partager, puisque chaque homme vit sa propre vie, différente de la nôtre.

La noirceur solitaire d’un long tunnel nous engloutit, comme jadis, Jonas, avalé par la baleine. Nous ne pouvons vivre que du matin au soir. Un jour à la fois. Sans lendemain : ce serait trop lourd. Et puis, sans crier gare, un chant d’oiseau, un rayon de soleil, le vol d’une hirondelle nous caresse le cœur. Un sourire éphémère, une musique au loin nous émeut. Lentement, comme des somnambules, nous sortons du tunnel, reprenant notre place dans la vie.

Rien n’a changé, pourtant tout est différent, plus intense, plus précieux surtout.

Pendant la traversée du tunnel, nous avons perdu notre revendication orgueilleuse, que tout nous était dû.

Cette humble joie de vivre, annonce notre Reconnaissance.

 

Texte Brésilien anonyme ( légèrement modifié par Théa Schuster 01 janvier 1995)

Comme je marchais au soir de ma vie ( ou de l’année) avant de m’enfoncer dans l’océan du Divin, je me suis retourné et j’ai vu sur la plage l’empreinte de mes pas. Chaque pas était un jour de ma vie et ils étaient tous là, aussi loin que pouvait porter mon regard. Je les ai tous comptés et je les ai reconnus : les jours de joie, les jours d’angoisse, les pas assurés et ceux qui trébuchaient. Du plus loin que je l’ai vu, à côté de mes traces s’imprimait une trace jumelle qui m’accompagnait jusqu’à mes derniers pas. C’était les pas de l’Ange qui marchait côte à côte comme il l’avait promis tout au long de ma vie. Comme un père ou une mère accompagne son enfant, il avait marché à mon pas. Et comme je regardais ce long ruban de nos traces parallèles, il me sembla voir qu’à certains endroits, il se rétrécissait et que seule une empreinte se lisait sur le sable. C’était l’empreinte des jours les plus noirs, ces jours de larmes, de souffrance et de deuil, lorsqu’on se sent très seul et abandonné. Ange ! ai-je crié : où étais-tu lorsque j’ai tant pleuré ? Pourquoi ne marchais-tu pas à mes côtés ? Et l’Ange m’a répondu : mon frère, ma sœur bien aimée, l’unique trace que tu vois est la mienne, car à ces moments-là, moi, je te portais dans mes bras.